Douze personnes venaient de mourir assassinées. Parmi elles, Cabu, Tignous, Wolinski, Charb, Honoré. Sur l’instant, il n’y a pas de peine mais de l’interrogation… La première pensée fut l’exécution de la fatwa lancée en 2012 par le religieux afghan Mir Faroq Husseini [1]. Des caricatures à la kalachnikov, le long combat de Charlie contre les intégrismes tourna à la tragédie sanglante. C’est dangereux d’être détesté par des cons…

L’origine de l’assassinat collectif contre Charlie Hebdo remonte au 30 septembre 2005 du côté de Copenhague. Le quotidien Jylland Posten [2] publia 12 dessins caricaturant Mahomet en réponse à un écrivain qui se plaignait que depuis l’assassinat de Theo Van Gogh [3] par des islamistes, aucun dessinateur n’osait illustrer son ouvrage sur le Prophète. Les seuls protestataires furent la Société islamique du Danemark qui poursuivit le journal en justice et qui fut déboutée. Début 2006, les caricaturistes danois et leur rédacteur en chef recevaient des menaces de mort et les États arabes commencèrent à réagir officiellement aux caricatures. L’affaire prit une dimension internationale.

Le 1er février France Soir fut le premier journal à publier les caricatures de Jylland Posten. Le 8 février pour un numéro historique, Charlie Hebdo lui emboîtait le pas. La couverture était un dessin de Cabu, Mahomet se prenait la tête dans les mains en déclarant : « C’est dur d’être aimé par des cons [4] . »

Une polémique s’ensuivit. Elle opposait les partisans de la liberté de la presse aux conservateurs de l’ordre. Ces derniers estimaient que l’hebdomadaire s’enfonçait dans la provocation. Les premiers pensaient que le journal satirique visait une croyance, une religion et ne contrevenait nullement aux lois et principes républicains, les seconds observaient une dérive vers une forme de racisme. À l’époque, le président de la République, Jacques Chirac appela les journaux ayant repris les caricatures à faire preuve de « plus de responsabilité et de respect envers les sentiments religieux ».

Le 28 février, le député UMP Jean-Marc Roubaud déposa une proposition de loi rétablissant le délit de blasphème. L’Union des organisations islamiques de France et la Grande Mosquée de Paris engagèrent une procédure contre Charlie Hebdo pour « injures publiques à l’égard d’un groupe de personne en raison de leur religion ». Elles furent déboutées en première instance puis en appel. Néanmoins, la Cour d’appel jugea que le dessin qui représentait Mahomet portant une bombe dans son turban était « pris isolément, de nature à outrager les adeptes de cette religion [5] » et « ce seul dessin est en lui-même choquant ou blessant pour les musulmans. » Les juges estimèrent que les limites de la liberté d’expression ne furent pas dépassées que « le contexte et les circonstances de sa publication dans le journal Charlie Hebdo, apparaissaient exclusifs de toute volonté délibérée d’offenser directement et gratuitement l’ensemble des musulmans » et « que les limites admissibles de la liberté d’expression ne furent donc pas dépassées. »

Le 2 novembre 2011, les locaux de Charlie Hebdo furent détruits par un incendie en représailles contre les caricatures. Cependant, Charlie Hebdo revenait régulièrement vers les caricatures de l’intégrisme musulman. Et, un hors-série intitulé Charia Hebdo fut publié.

Cette conception anticléricale de la société, ce journalisme de l’humour meurt face au pire coup d’arrêt possible : l’exécution. L’action achevait la peine. Les souvenirs revenaient et rendaient visibles des images que chacun pensait enfouies au tréfonds de sa mémoire. Des souvenirs sur Hara-Kiri ou L’Hebdo Hara-Kiri ressurgissaient avec eux les traits de Fred alias Frédéric Othon Théodore Aristidès, de François Cavanna et de Georget Bernier [6] . Le pacifiste Cabu fut avec ces derniers co-fondateur de l’hebdomadaire bête et méchant. Il travaillait avec des dessinateurs tels Roland Topor, Jean-Marc Reiser, Gébé alias Georges Blondeaux et Georges Wolinski. En 1962, il dessinait chez Pilote et créa Le Grand Duduche. En 1968, il mit son talent au service de l’Enragé. Il y rencontra Willem alias Bernhard Willem Holtrop et Maurice Sinet dit Siné qui est anarchiste anti : colonialiste, sioniste, capitaliste et cléricaliste. Il croqua mon beauf  bedonnant, moustachu et chauvin, électeur de droite partageant peu les convictions de gauche. Mon beauf est raciste, soutient la droite conservatrice et dérive vers l’extrême droite.

Cabu fut une idée de la presse. En 1966, le Figaro lui demandait de croquer le procès Ben Barka. En 1969, il reçut le Crayon d’or du dessin de presse. Il transposa « mon beauf » chez Le Canard enchaîné. Sa bouille rigolarde apparaissait dans l’équipe d’animateurs aux côtés de Dorothée dans l’émission télévisée Récré A2. Michel Polac avec qui Cabu partageait ses cibles préférées, tous ceux qu’ils appelèrent « les beaufs » et dont ils ne se lassèrent pas de fustiger l’égoïsme, appréciait dans Droit de réponse : les militaires et les dignitaires religieux, mais aussi les racistes, les chasseurs, les pollueurs et les riches profiteurs.

En 1991, il fut de l’aventure de La Grosse Bertha [7] , l’hebdomadaire satirique créé par opposition à la guerre du Golfe. L’année suivante, il participait à la résurrection de Charlie Hebdo.

Le coquin Wolinski fut une figure de la caricature de presse, plus politique et engagé. Ses dessins furent perçus plus gaulois, égrillards, irrévérencieux et frondeurs. Lui aussi avait aiguisé sa plume aux côtés de François Cavanna et du professeur Choron sur les tables à dessins de Hara-Kiri. En 1968, il croquait dans Le Journal du dimanche et dans Action [8], un journal d’orientation communiste. Pierre Lazareff profita de son engagement et lui demanda de tenir une page de contestation dans le quotidien France-Soir. La collaboration prendra vite fin. Durant les années 70, Wolinski assura la rédaction en chef de Charlie Hebdo et peaufina le roi des cons donnant une couronne à un personnage revêtu d’un manteau d’hermine. Il devint le dessinateur de L’Humanité. Depuis des années, il commentait une actualité politique très déshabillée dans Paris-Match, le cigare au bec et l’impertinence en bandoulière.

Charb alias Stéphane Charbonnier succéda en pleine crise des caricatures de Mahomet à Philippe Val à la direction de Charlie Hebdoen 2009. Ses dessins caustiques et irrévérencieux étaient publiés par de nombreux journaux et magazines : L’Écho des savanes [9] Fluide Glacial [10] , TéléramaMon Quotidien et L’Humanité. Il était anticlérical et délibérément provocateur et assumait pleinement le positionnement du journal contre tous les extrémistes.

Depuis le début des années 80, Tignous alias Bernard Verlhac dessinait pour la presse écrite après un détour par la bande dessinée. Il était passé par le pamphlétaire de Jean-Edern Hallier [11] , L’idiot international [12] . Ce journal polémique qui se déclarait indépendant de toute idéologie, disparut en février 1994, suite à de nombreuses condamnations judiciaires et financières. Il rejoignit la rédaction de La Grosse Bertha, puis L’Événement du Jeudi. Outre Charlie Hebdo, il travaillait pour MarianneFluide GlacialVSDTéléramaL’Humanité et L’Express.

Quant à Philippe Honoré [13] , lui aussi avait aiguisé sa plume et s’était fait une main plus satirique aux côtés de François Cavanna et du professeur Choron sur les tables à dessins de Hara-Kiri, qu’il continuait d’entretenir à Charlie Hebdo. Il était illustrateur virtuose. Depuis le 1er juillet 1981, il animait sur la revue Lire [14] les « Rébus d’Honoré ». Il travaillait pour L’Événement du jeudi, Le MondeLibérationLes InrockuptiblesLe Magazine littéraire.

Hara-KiriL’Hebdo Hara-Kiri, Pilote, le Grand Duduche, mon beauf, Action, Le Canard enchaîné, le roi des cons, L’Humanité, le club Dorothée, Droit de réponse, L’Écho des savanes, Fluide Glacial, L’idiot international, L’Événement du Jeudi, La Grosse Bertha furent plus que des magazines, des bandes dessinées et des émissions, ils furent des livrets, des supports d’apprentissage à la critique sur un ton caustique. Un regard sur cette société française conservatrice, raciste et discriminante qui se leurrait de la perte de son empire colonial.

Jean Cabut, Georges Wolinski, Philippe Honoré, François Cavanna, Jean-Marc Reiser, Georges Blondeaux, Georget Bernier, Michel Polac, Bernhard Willem Holtrop, Frédéric Othon Théodore Aristidès, Maurice Sinet, Roland Topor furent des voix du contre-pouvoir. Ils fourraient leurs crayons, leur nez dans les abysses du secret, du coup tordu, de la manipulation et portaient à voir des réalités, des mensonges et des informations que les médias officiels cachaient. Le comble était que leurs révélations participaient à l’actualité dénonçant les scandales. Ils influencèrent les humoristes  tels que Coluche, Thierry le Luron et Pierre Desproges, auteur des Chroniques de la haine ordinaire. Il appuyait sur la plaie. Il épinglait les travers et les ridicules en pointant la bêtise et l’intolérance.

Ces acteurs et auteurs de la critique, de l’acide acéré, corrosif et satirique eurent des émules. Elsa Cayat, Stéphane Charbonnier et Bernard Verlhac étaient leurs enfants.

Bernard Maris était l’économiste de Charlie Hebdo. Il était un des amis de la famille. Il était membre du conseil scientifique d’Attac [15]et membre du conseil général de la Banque de France. Dans sa Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles, il pensait que les théoriciens de l’économie industrielle sont une secte. Il était partisan de l’instauration d’un revenu d’existence universel et militait pour la sortie de l’euro et l’effacement d’une partie de la dette privée et publique. L’esprit reste critique et non-conformiste.

Dès sa naissance Charlie Hebdo mena une bataille politique. Est-il nécessaire de rappeler que ses fondateurs sont des enfants de La France juive [16], des enfants de la seconde Guerre. D’aucuns n’imaginent les caricatures publiées dans des journaux progressistes qui critiquaient la religion juive, le Juif durant les années trente au moment de la montée de l’antisémitisme et de la persécution des Juifs. Les images marquent les esprits, le commentaire et la critique modifient les raisons. Ainsi, le choix éditorial et le ton sont actés : l’humour satirique. Le professeur Choron fut boulevardier.

Le défaut du ton est l’incompréhension, sa fragilité est l’insensibilité. Il fut reproché à Charlie Hebdo la publication des caricatures de Mahomet, l’hebdomadaire, disait-on, participa au développement de l’islamophobie en France [17] . Il s’est moqué des Chrétiens et des Juifs. Cependant ni le journal danois [18] , ni Charlie Hebdo ne se sont autorisés de publier une caricature présentant le prophète Moïse aux traits d’Alfred Naquet [19] , avec une kippa et des franges rituelles, sous la forme d’un usurier au regard noir, installé au coin d’une rue. Et c’est heureux [20] !

Il fut affirmé que la satire concourut au développement du mépris et du classement du genre humain à l’endroit des musulmans. Des mosquées furent attaquées, des agressions physiques furent à déplorer contre des croyants. En conséquence, le législateur vota des lois chargées de protéger la laïcité contre le fidèle. Les musulmans devenaient les boucs émissaires de la crise économique et sociale et furent sujets aux amalgames.

Ces raisonnements transpiraient la naphtaline des années soixante-dix. Aussi, l’hebdomadaire tirait à trente mille exemplaires. C’est peu pour vivre, pour progresser, pour influencer. Il fut heureux de constater que Charlie Hebdo ne fut pas comparé à Occident ou à Ordre nouveau. Le comble de l’infamie eut été un rapprochement avec le Front national.

Dix-sept victimes furent victimes de trois personnes françaises qui se sont orientées et engagées vers Al-Qaïda du Yémen et l’État islamique [21] . Ces courants imposent la terreur et commettent leurs crimes au nom de l’Islam. Les interventions impérialistes, le démembrement des États et l’utilisation de ces mouvements contre les forces progressistes par l’Occident rendaient possible leur développement.

En France, la population héritière des Codes noir et de l’Indigénat survit à une situation sociale insupportable : les discriminations, la mixophobie des élites, le classement du genre humain, la négrophobie ou la noirauphobie, l’islamophobie, la stigmatisation ou les contrôles au faciès portent une responsabilité lapalissade dans la progression de ce courant qui sensibilise une frange marginale d’une jeunesse sans horizon.

Toutefois, ce sont trois Français sans horizon qui tuèrent. Les assassinats suscitèrent l’émotion, la douleur et la colère. Ils ont horrifié le monde par la barbarie de leurs actes. Sur la formule « Je suis Charlie », un appel pour l’unité contre l’Islamisme radical fut lancé. « L’Union Sacrée » [22] se décalait d’un siècle et incarna l’Union nationale [23] . Les sentiments de crainte, de haine, de honte et d’horreur se rangèrent derrière la liberté d’expression et le rejet du terrorisme de la pensée qui assassine la parole. Du choc des cultures naissait le choc des civilisations. Et à cela s’ajoute, de manière insidieuse, une allégeance à l’Occident et une fidélité à l’héritage de la civilisation gréco-romaine. Cette loyauté excluait les discriminations et implosait les ghettos, l’union se faisait sur le sang. Dès lors, le débat sur l’identité nationale fut relancé derrière des valeurs de Droit. La crainte de l’amalgame demeurait insuffisante. Et, au nom de la liberté d’expression et des valeurs républicaines, les élites confisquèrent le droit d’expression aux associations au bénéfice de la polémique pour le conformiste et la pensée unique [24] et au profit de quarante-quatre chefs d’État menés par le Président qui prônait l’union. Une marque de solidarité envers la France qui pouvait s’interpréter comme un soutien de leur part à la liberté d’expression. Cela ne les pas empêcha de critiquer, d’interdire, la dernière édition de l’hebdomadaire satirique [25] .

Il y avait des personnages plus que suspects et des ennemis avérés de la liberté d’expression. Leur présence décolorait le pavé s’agissant du président gabonais Ali Bongo ; d’Ahmet Davotoglu [26] , premier ministre de Turquie, l’une des plus grandes prisons de journalistes ; de Benjamin Netanyahou, le premier ministre d’Israël où seize journalistes palestiniens furent tués par les forces de sécurité ; d’Avigdor Lieberman, le ministre israélien des affaires étrangères qui imaginait employer la bombe atomique quand Naftali Bennett, le ministre de l’économie et de la diaspora, se rengorgeait d’avoir tué beaucoup d’Arabes ; de Sergueï Lavrov [27] , chef de la diplomatie d’une Russie qui muselle sa télévision et réprime de nombreux journalistes ; de cheikh Abdallah ben Zayed Al-Nahyane, son homologue des Émirats Arabes Unis, où l’on peut être emprisonné pour un tweet ; de Nizar al-Madani, le numéro deux de la diplomatie du royaume d’Arabie Saoudite, où l’on peut condamner à des peines publiques de flagellation pour «insulte à l’Islam». Il y avait Viktor Orban, le premier ministre hongrois, qui a fait main basse sur les médias de son pays ; Antonis Samaras, le premier ministre grec qui ordonna la fermeture de la chaîne publique ERT rouverte depuis sur décision du Conseil d’État ; Mariano Rajoy, le premier ministre espagnol dont le gouvernement fit voter la loi de sécurité citoyenne d’août 2014 [28] qui remet en question le droit fondamental de réunion et de manifestation dans des lieux publics et qui prévoit de restreindre pénalement les commentaires sur les réseaux sociaux, notamment Facebook et Twitter.

À Paris, pour ces chefs d’États, l’ordre du jour était la collaboration contre le terrorisme et non la liberté de la presse.

Aucun débat public sérieux n’eut lieu en France sur l’utilité ou les dommages des interventions militaires françaises en Afrique pour « combattre contre les djihadistes ». Le colonialiste d’hier qui portait une responsabilité incontestable dans l’héritage chaotique des frontières et des régimes est « sollicité » pour réinstaurer le « droit » à l’aide de sa force de gendarmerie néo-coloniale. Il participe aux bombardements des bases de « Daesch » accompagnant le gendarme américain, responsable de l’énorme destruction en Irak. Aujourd’hui, il est allié aux dirigeants saoudiens « éclairés », et aux partisans de la « liberté d’expression » au Moyen-Orient et il préserve les frontières du partage illogique qu’il imposa selon ses intérêts impérialistes, il y a un siècle. Il bombarde ceux qui menacent les précieux puits de pétrole dont il consomme le produit. Confiant, il invite le risque de la terreur au sein de la métropole.

L’Occident éclairé du siècle des Lumières n’est pas l’ingénue victime en laquelle il aime se présenter !

Ces trois assassins sont nés et ont grandi en France. Ils étaient Arabes ou Noir tels que l’on peut en croiser tous les jours, à chaque instant, au lycée, dans le métro, dans la vie quotidienne. À un certain point de leur vie, ils basculèrent dans la délinquance, parce qu’ils avaient de mauvaises fréquentations, parce qu’ils étaient mis en échec à l’école, parce que la vie autour d’eux ne leur offrait rien. Ils voyaient un monde fermé où ils n’avaient pas leur place et se construisaient en une étrangeté à l’intérieur de la nation. Cette descente aux enfers s’appropriait leur destin. Ils prirent pour religion ce qui n’était qu’aliénation. La vengeance les nourrit, la misère des esprits les protégea. Ils furent cruels et pervers et tuèrent de sang-froid des personnes innocentes et désarmées. Ces tueurs se prétendaient musulmans et moururent chahîd [29] . Leurs mémoires sont algériennes et maliennes, les unes et l’autre sont coloniales et africaines. Fermer les yeux sur les circonstances dans lesquelles s’inscrit cette tragédie est ignorant, trompeur voire sournois. La bataille contre la terreur passera par la bataille pour l’Égalité des personnes et des mémoires.

Depuis vingt-ans ans, le décrochage de la société française d’une grande partie de la population héritière des Codes noir et de l’Indigénat ne cesse d’augmenter et de s’aggraver. De surcroît, il s’accompagne par une montée en puissance d’un islam obscurantiste et radical qui prétexte une assise idéologique à la rupture personnelle.

Le sursaut national du Dimanche fut réconfortant, l’ambiance n’était ni à la peur ni à la haine. Toutefois, une partie réelle de la France était absente, les héritiers des Codes. C’est la « France blanche » qui était descendue dans la rue, loin de la dimension « black-blanc-beur » de la « Marche pour l’égalité » de 1983 ! Des pans entiers de la société continuaient de penser qu’il fallait éviter de caricaturer le prophète. Les quatre millions de personnes présentes dans les rues, c’est une fausse unanimité. La France des petites gens et celle du monde rural n’a pas bougé. Les électeurs du Front National furent touchés par les souvenirs de la guerre d’Algérie et les années de braises durant la dernière décennie du XXsiècle. Les milieux catholiques [30] qui conduisaient la campagne dite « la Manif pour tous » furent absents.

Cependant un vent malodorant flotte sur l’Europe. Après ces terribles massacres, les musulmans sont les secondes victimes des meurtres perpétrés à Charlie Hebdo et dans le supermarché Hyper casher. Au bas de l’échelle sociale, ils sont soumis aux tâches les plus pénibles, il faut faire preuve de la plus grande prudence avant de critiquer l’Islam, et surtout ne pas le ridiculiser grossièrement. Lassana Bathily était dans les réserves au sous-sol lorsque le vassal de l’État islamique fit irruption déchargeant son arme à l’intérieur du supermarché. Le jeune homme cacha dans le congélateur six personnes dont un nourrisson. Les médias annoncèrent quinze personnes otages cachées par l’employé. Il s’échappe par la sortie de secours, les autres préfèrent attendre. Il donne les renseignements [31] nécessaires en vue de l’assaut.

Lassana Bathily devint le héros du supermarché Hyper Cacher, sa bravoure fut saluée de manière unanime. Dans le contexte tendu et délicat, trois jours après la tuerie à Charlie Hebdo, le héros du jour est un musulman pratiquant et malien.

Le président François Hollande le remercia et le félicita par téléphone. Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta le rencontra. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu le remercia pour avoir sauvé des Juifs. À Nice, le président du consistoire israélite souhaitait que Lassana Bathily soit reconnu juste parmi les nations. Et, le Conseil Représentatif des Associations Noires de France demanda la Légion d’honneur. Lui souhaitait des papiers et la nationalité française. La demande fut modeste, l’hommage [32] lui fut rendu au ministère de l’Intérieur lorsqu’il devint français.

Au sortir de la Guerre, la jeunesse évolua vers la raillerie, celle qui suivit se montra insoumise, la suivante s’affirma égalitariste, la suivante se désignait légaliste, la dernière s’exhibe communautaire. L’illusion de l’ensemble, du tout le monde, du boulevard porté par Hara-Kiri et L’Hebdo Hara-Kiri est loin entre un monde à construire et un monde structuré en communauté. L’image s’effaçait avec la mort de ses fondateurs. Cabu, Wolinski et Honoré garantissaient l’esprit de la critique, de la moquerie. Le sens perdu des non-dits entraîna la surenchère inutile, la discorde et la menace sur une société plurielle fragile.

Ce faisant, les assassins ainsi que leurs méfaits renvoyèrent ce pays au siècle dernier. Et, ces jours des 7 et 9 janvier 2015, la perte fut grande entre les victimes et la faillite du système d’insertion. D’aucuns employèrent le bon mot de guerre et affirment que le pays est en guerre contre le terrorisme… Et d’un revers détournèrent l’injustice, l’abandon de certains jeunes, l’oubli tactique dans lequel une partie de la population est maintenue et qui l’exclut du partage des bienfaits de la culture et des chances de la réussite sociale vers la barbarie.

Le droit à l’outrance et au mauvais goût est marqueur de liberté et doit s’appliquer à tous sans conditions. À défaut, des catégories et des classements structureront des hiérarchies dans la satire et les sens en seront pervertis. En attaquant Charlie pour « venger le Prophète », ces impitoyables « justiciers » ne s’en prenaient pas à la liberté mais au droit au blasphème [33]. D’aucuns insisteront pour republier les caricatures de Mahomet comme acte de résistance, comme geste de liberté en s’accordant le droit à être de mauvaise foi et blessant jusqu’à l’offense.

Sous la bannière « Je suis Charlie » [34] , le chef du gouvernement Emmanuel Valls [35] , considérant que de nombreux citoyens français se reconnaissaient dans l’esprit de dérision de l’hebdomadaire, déclara en poussant des hauts cris sur la liberté et la « tolérance : tout le monde doit venir à la manifestation ». Les discours martiaux sur la « guerre au terrorisme » et la nécessité d’un Patriot Act résonnaient et surgissait la figure basanée d’un ennemi intérieur. Cependant des authentiques défenseurs de la liberté se regroupaient, aussi, sous le drapeau « Je suis Charlie » et furent noyés dans la confusion.

« Charlie, c’est la France » et le faire croire c’est confirmer dans l’esprit de beaucoup qu’ils sont étrangers à ce corps politique. Exiger que l’on devienne citoyen modèle en adhérant aux valeurs de la République dont l’incarnation serait « Charlie », c’est exclure de la nation et jeter dans les bras des extrêmes [36] des personnes qui n’attendent que cette justification. Les appels à la haine, les « Mort aux Arabes », les méfaits en direction des mosquées se multiplient.

L’émotion face à l’horreur fait oublier combien les indignations sont sélectives. Ahmed Merabet ou Lassana Bathily ne sont ni moins ni plus musulmans que les frères Kouachi ou Amedy Coulibaly, ils se sont comportés héroïquement. Saluer leur courage est aussi une façon de rendre hommage aux victimes de la terreur islamiste.

[1] Il aurait offert 400.000 dollars de récompense pour quiconque tuerait le producteur du film « L’Innocence des musulmans » ainsi que le dessinateur Charb.

[2] Principal journal conservateur du pays.

[3] Né le 23 juillet 1957 à La Haye, Theo Van Gogh était arrière-petit-neveu du peintre Vincent van Gogh et réalisateur. Il meurt assassiné à Amsterdam par un islamiste. Sa mort provoqua une émotion considérable aux Pays-Bas et un questionnement sur l’immigration. En effet, le 2 novembre 2004, Mohammed Bouyeri, un néerlandais de mémoire marocaine blessait Van Gogh avec une arme à feu dans un lieu public. Huit balles atteignirent le réalisateur. Par surcroît, le tireur l’égorgea, le décapitant presque. Puis, il lui planta deux couteaux dans la poitrine dont l’un portait sur la garde une lettre adressée à Ayaan Hirsi Ali laquelle était connue pour son militantisme contre l’excision et ses prises de position contre l’Islam et l’impossibilité de cohabitation avec l’Occident. Elle était la scénariste du court-métrage intitulé Submission que Theo Van Gogh réalisait deux mois plus tôt montrant des femmes qui regardaient franchement Allah lui avouant : « la soumission à sa loi était source de tant de malheurs qu’elles cesseraient de se soumettre s’il n’intervenait pas. »

[4] Les cons visés sont les intégristes cependant une partie de la communauté musulmane se sentit visée. Il est à noter que les mouvements féministes sont restés silencieux car con est, aussi, un mot trivial qui désigne à l’origine le sexe de la femme.

[5] L’Islam.

[6] Le professeur Choron.

[7] L’équipe rédactionnelle fut composée d’anciens de Charlie Hebdo et des humoristes comme François Rollin, Philippe Val, Kafka, Jean-Jacques Peroni, Patrick Font, Kleude, Fredo Manon Troppo, Gérard Biar, Arthur, Willem, Georges Wolinski, Gébé, et Siné. Parmi les premiers dessinateurs il y avait aussi : Honoré, Bernar, Lefred Thouron, Cardon, Kerleroux, Pessin, Loup, Faujour, Jiho, Berth, Samson, Charb.

[8] Il travaillait avec Laurent Jézéquel, André Sénik, Michel-Antoine Burnier, Frédéric Bon, Serge Bosc, Jean-Marcel Bouguereau, Bernard Kouchner, Jean-Paul Dollé, Guy Tissier, Marc Kravetz Jean-Pierre Vigier, Jérôme Savary, André Glucksmann et les dessinateurs Siné, Jean Bosc, Jean-Pierre Desclozeaux, Reiser, Willem.

[9] L’Écho des savanes est une revue de bande dessinée créée en mai 1972 par Claire Bretécher, Marcel Gotlib et Nikita Mandryka, auteurs issus de Pilote.

[10] Fluide glacial est un magazine de bande dessinée humoristique, fondé en 1975 par Marcel Gotlib, Alexis et Jacques Diament. Les séries de Fluide Glacial devenues emblématiques sont : Pervers Pépère, Gai-Luron de Gotlib, Les Bidochon de Binet, Superdupont de Lob et Gotlib, Carmen Cru de Lelong, Sœur Marie-Thérèse des Batignolles de Maëster et Jean-Claude Tergal de Tronchet. Charb signait une rubrique mensuelle, La fatwa de l’Ayatollah Charb.

[11]Il fut le créateur du prix anti-Goncourt.

[12] Ce journal fut patronné à ses débuts par Simone de Beauvoir et fut financé par Sylvina Boissonnas, une mécène française. Elle est réalisatrice et elle est à l’origine de nombreuses productions cinématographiques et de la création des éditions des Femmes.

[13] Il venait de mettre en ligne ses vœux de bonne année. Ils représentaient le chef de Daech, Abou Bakr al-Baghdadi, qui souhaitait «surtout la santé».

[14] Lire est une revue mensuelle de littérature consacrée à l’actualité littéraire. Elle fut fondée en 1975 par Jean-Louis Servan-Schreiber et Bernard Pivot.

[15] Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne

[16] En 1886, Edouard Drumont publia un pamphlet antisémite La France juive à Paris chez Flammarion. Cet ouvrage eut des émules : en 1887, L’Algérie juive de Georges Meynié et La Russie juive de Calixte de Wolski ; en 1900, L’Autriche juive de François Trocase ; en 1913, L’Angleterre juive par Doedalus.

[17] Lorsque Charlie Hebdo caricaturait la Charia, il reçut peu de soutien.

[18] Jylland Posten.

[19] Alfred Naquet, homme politique, promoteur du divorce et partisan de la séparation de l’Église et de l’État.

[20] Théo van Gogh n’aimait ni les femmes, ni les féministes, ni les musulmans, ni les réfugiés, ni les juifs. Les femmes sont des « utérus ou des cons » qui parlent, les féministes sont de « petites lèvres vaginales fossilisées ». Selon lui les musulmans n’étaient que « les messagers des ténèbres les plus sombres » et il pensait l’Islam menaçant pour les libertés. Il qualifiait les musulmans de « baiseurs de chèvres », de « maquereaux du prophète » ou de « cireurs de pompes d’Allah ». Au début des années 80, dans une nouvelle publiée par Folia, le magazine de l’université d’Amsterdam intitulée « le jeu de l’amour de Treblinka », il imaginait l’écrivain Léon de Winter avec « un morceau de fil de fer barbelé » autour du pénis. Il y évoquait déjà ses fantasmes douteux sur « les étoiles jaunes en train de copuler dans les chambres à gaz », perpétuant le mythe antisémite éculé de la perversité sexuelle des Juifs. Ses propos sur « la préoccupation juive autour d’Auschwitz » provoquèrent une vive indignation de la part de nombreux intellectuels juifs. Il fut critiqué par l’historienne Evelien Gans sur laquelle il écrivit : « Je pense que madame Gans fait des rêves érotiques où elle se fait baiser par Josef Mengele. » Il proposa un film tout public dont le sujet était le suivant : « une petite fille qui, durant la moitié de la Seconde Guerre mondiale, n’arrêterait pas d’appeler la Gestapo en disant « Viens m’attraper, viens m’attraper, viens m’attraper, mon journal est prêt »… et les nazis n’arrivent pas. » Chacun aura reconnu Anne Franck… En 1991, il est condamné à une amende pour son film Moviola dans lequel il parlait d’« étoiles jaunes copulant dans la chambre à gaz » et l’« odeur de caramel » qu’il sent alors qu’on brûle des juifs diabétiques. En 1995, une autre plainte suivit un éditorial dans lequel il reprit la formule de l’écrivain Robert Loesberg qui qualifiait Jésus de « poisson pourri de Nazareth ».

[21] L’État islamique ou Daech est une organisation armée salafiste djihadiste qui proclama le 29 juin 2014 l’instauration d’un califat sur les territoires irakiens et syriens qu’elle contrôle.

[22] L’Union sacrée est le nom donné au mouvement de rapprochement politique qui souda les Français de toutes tendances (politiques ou religieuses) lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale. L’ensemble des organisations syndicales et la CGT se rallièrent au gouvernement. Un mouvement analogue se produisit chez l’ensemble des belligérants comme en Angleterre, en Russie ou en Allemagne.

[23] L’Union nationale est une alliance politique regroupant différentes formations israéliennes nationalistes, qualifiées d’extrême-droite ou néo-sionistes, qui militent en faveur du grand Israël, soit l’annexion à Israël des territoires occupés.

[24] Si un milieu favorable et une opinion publique courageuse avaient soutenu Charlie Hebdo, les victimes du 7 janvier seraient encore vivantes.

[25] Le président sénégalais Macky Sall était présent à la marche républicaine le dimanche 11 janvier. Il interdisait, mercredi 14 janvier, la diffusion du dernier Charlie Hebdo ainsi que de l’édition du jour de Libération, qui reprenait la une avec Mahomet. Il expliqua que la liberté d’expression « ne devait pas entraîner vers ce qu’on peut considérer comme une provocation, tout à fait inutile.» Le Sénégal est un pays à 95% musulman. Néanmoins après la prière du vendredi, un millier de manifestants protestèrent à Dakar contre la caricature du prophète Mahomet et brûlaient le drapeau français devant l’ambassade de France. Les présences du roi Abdallah II de Jordanie et de son épouse Rania al-Yassin furent très remarquées. Le jeudi qui suivit, le roi considérait la caricature de Mahomet en une de Charlie Hebdo comme « un comportement condamnable, irresponsable et inconscient ». Il rappela la nécessité « en ce moment précis de faire preuve de sagesse, d’un esprit de dialogue et d’ouverture ». Le chef du gouvernement tunisien Mehdi Jomaa participa à la marche. Jeudi, son ministère des Affaires étrangères demanda aux médias « d’éviter de toucher au sacré ». En conséquence, le numéro de Charlie Hebdo ne fut pas publié en Tunisie ainsi qu’en Algérie et au Maroc. Au Niger, deux journées d’émeutes contre la publication firent dix morts. Tour à tour l’Afghanistan, l’Iran, la Mauritanie, la Tchétchénie, la Syrie, le Mali, le Pakistan, Le Soudan, Jérusalem-Est s’enflammèrent.

[26] Ahmet Davutoglu déclara Soudan jeudi 15 janvier que la caricature de Charlie Hebdo constituait « une grave provocation ». Il affirma que : « La liberté de la presse ne signifie pas la liberté d’insulter». Néanmoins un quotidien d’opposition turc reproduisit les caricatures.

[27] Un militant russe fut condamné vendredi à huit jours de prison pour avoir manifesté au pied du Kremlin, samedi, son soutien avec une pancarte «Je suis Charlie». Il fut condamné «pour violation des règles d’organisation d’un événement public». Le manifestant n’avait pas demandé l’autorisation des autorités municipales. Cependant, les militants ultra-religieux qui avaient sortis des pancartes «Les blasphémateurs de France ont reçu la punition qu’ils méritaient» ne furent pas inquiétés.

[28] Cette loi est surnommée « Mordaza », en espagnol, « qui empêche de s’exprimer ».

[29] Est un chahîd celui que l’on considère comme un martyr pour l’islam.

[30] À l’occasion de la compagne « manif pour tous » Charlie Hebdo caricatura deux prêtres en train de se sodomiser.

[31] Il dira : « Je ne savais pas que le preneur d’otages était un Noir. Les policiers ne m’ont pas cru quand je suis sorti. Ils m’ont menotté pendant 1h30. Quand un collègue m’a vu, il leur a dit qui j’étais. Là, ils m’ont cru. »

[32] Cérémonie d’accueil dans la citoyenneté française qui fut organisée le 20 janvier 2015.

[33] La liberté d’expression est sacrée et on y aurait le droit de blasphémer. Le blasphème est à géométrie variable, puisque l’« offense au drapeau et à l’hymne national » est punie de lourdes amendes et de peines de prison.

[34] « Nous sommes tous Charlie » et « Nous sommes tous des policiers ».

[35] Il fit interdire les manifestations contre les massacres en Palestine, fit gazer des cheminots en grève et il fit matraquer des lycéens solidaires de leurs camarades sans-papiers expulsés. Il se vanta de battre des records dans l’expulsion des Roms. Maire PS d’Evry, il déplorait de ne voir pas assez de « Blancos ».

[36] Front national ou mouvement divers islamiste